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11’58
| Par | 01 février 2018

Les Petits Revenants : le making of

Émilie Denètre et Adèle Humbert racontent comment elles ont travaillé leur passionnante enquête

 

Les Petits Revenants, c’est une enquête de plusieurs mois mais c’est avant tout des histoires. Celle d’Ivan, à Nice, celle d’Abdelhakim dans la région lyonnaise, et celle de leurs enfants et petits enfants nés en France et emmenés en Syrie par leurs parents radicalisés en France et partis rejoindre Daech. 

 
Le point de départ de notre enquête : des questions, des interrogations. Comment des parents, des mères peuvent-ils faire ce choix de vie pour leurs enfants ? Que faire de Myriam, Noussayba, Nahël, Seylan et des 500 autres petits français s’ils reviennent un jour en France ? Des enfants arrachés à leur quotidien d’écoliers français, emmenés dans un pays en guerre, confrontés à la mort, exposés aux bombardements et à la propagande djihadiste, qui, s’ils reviennent vivants en France, seront séparés de leurs parents emprisonnés et sans doute placés en foyer d’accueil. 
 
Il nous a fallu plusieurs mois pour tenter de comprendre le choix du départ, les signes de la radicalisation progressive qui ont échappé aux familles, le choix d’un possible retour en France et ce qui attend les enfants à leur retour à l’heure où le gouvernement et les professionnels de l’éducation tentent eux-mêmes de préparer leur retour et d’anticiper leur éventuelle déradicalisation.
 
Ecoutez les épisodes de la série :
 
 

Enquête « Les Petits Revenants » : comment les professionnels de l’enfance accueillent-ils les mineurs de retour de Syrie ?

 

Avec la chute (territoriale) de l’organisation État islamique en Irak et en Syrie, la France doit faire face à la question du retour de ses ressortissants. Des hommes, des femmes, mais aussi de nombreux enfants (500 environ) dont la moitié a moins de 5 ans. Pour ces derniers, ce sont les éducateurs de l’Aide sociale à l’Enfance qui les prennent en charge à leur arrivée en France. Un accueil pas toujours simple à gérer avec des enfants déracinés et traumatisés et des éducateurs en manque de formation…

 

Ils ont entre 3 et 8 ans. Et le 18 décembre dernier, après deux années passées auprès des combattants de Daesh en zone irako-syrienne avec leurs parents, ils ont atterri à Roissy. Trois enfants de la guerre qui sont arrivés seuls en France, leur père ayant disparu lors de la reprise de Mossoul et leur mère étant restée en Irak avec son dernier-né pour y être jugée … À leur descente de l’avion, ces enfants ont donc été pris en charge par l’Aide sociale à l’Enfance de Seine-Saint-Denis (compétente à Roissy) et « placés en famille d’accueil » ont expliqué les avocats de la mère.

 

La peur, le poison des professionnels

 

Mais si l’accueil de ces enfants semble aujourd’hui plutôt bien « balisé » par le gouvernement – qui a publié une circulaire le 23 mars 2017-, dans les faits beaucoup de questions demeurent. Notamment chez les éducateurs et les familles d’accueil qui racontent leurs doutes et leur solitude face à ces enfants aux besoins particuliers.

À l’image de Delphine (le prénom a été modifié[1]) une éducatrice rencontrée dans les locaux du syndicat FSU de Bobigny au printemps dernier dans le cadre de notre enquête « Les Petits Revenants ». Delphine était alors en charge d’une fratrie de 4 enfants âgés de 9 à 17 ans, deux garçons et deux filles. Leurs parents étaient alors en prison et eux en foyer.

D’emblée cette professionnelle de l’enfance nous raconte l’absence de formation reçue autour de la question de l’endoctrinement idéologique de Daesh : « On est dans le brouillon, on n’a pas les outils pour travailler avec ces gamins. Par exemple, on n’a même pas eu une conférence sur le sujet ! Il  a fallu que je me penche personnellement sur le sujet en lisant le livre « Les Revenants » de David Thomson pour m’éclairer un peu… ». Au syndicat FSU, Khaled Benlafkih a lui aussi recueilli le témoignage d’une assistante familiale (sous contrat avec le département, elle accueille les enfants à son domicile) qui a découvert grâce au journal « Le Parisien » que les enfants qu’elle accueillait chez elle et qui lui avaient été « présentés comme des Syriens » étaient en fait des petits Français de retour de Syrie ! Leur oncle étant d’ailleurs un « haut-gradé » de l’organisation terroriste. « Abasourdie » par l’absence de communication de la part de sa hiérarchie, l’assistance familiale est « sortie traumatisée » de cette expérience, et ce bien que les enfants « n’aient pas posé de problèmes particuliers » selon ses dires. La peur et les fantasmes qui entourent Daesh sont un frein pour ces éducateurs et ces familles d’accueil (ils craignent notamment  des « représailles » de la part de l’organisation terroriste), ce qui les empêche parfois de mener leurs missions à bien.

 

Des enfants mutiques préparés au retour

 

Delphine a, elle, décidé de faire confiance à son « feeling » et à son « expérience » d’éducatrice pour gérer cette fratrie. «  Cela a été très dur pour eux, ils ont été forcés de dire au revoir à leurs parents menottés au pied de l’avion » détaille l’éducatrice qui estime que les parents ont néanmoins eu le temps de « préparer » leurs enfants à ce retour en leur demandant d’en dire le moins possible sur leur expérience syrienne. Une ligne de défense que la fratrie applique à la lettre : « Aujourd’hui, lorsque j’évoque avec eux la Syrie, ils changent de conversation. Ils ne veulent pas en parler » explique-t-elle.

Par ailleurs, Delphine décrit également les difficultés concrètes et logistiques rencontrées par son service pour assurer les visites à leurs parents emprisonnés en région parisienne. Un lien fragile mais que Delphine sait essentiel pour la « reconstruction » des enfants. « Lorsqu’ils ont revu leurs parents pour la première fois, les enfants ont été rassurés. Ils ont constaté qu’ils étaient amaigris mais qu’ils allaient bien. Ils ont aussi pu leur exprimer leur colère d’avoir été mis dans cette situation. La séparation demeure très douloureuse des deux côtés » lâche Delphine.

Au final, l’éducatrice se montre confiante pour « sa » fratrie. Après plusieurs mois déjà passés au foyer, où la mixité et la laïcité sont la règle, elle a vu leur comportement « au début rigoriste » s’assouplir. « Aujourd’hui, ils ont des copains, des copines, ils sont scolarisés et ont d’excellents résultats » se réjouit Delphine, qui espère ainsi être bientôt capable de nouer avec eux une relation de confiance lui permettant d’aborder la réalité de leur vie en Syrie, auprès de Daesh.

 

Emilie Denètre et Adèle Humbert

 

[1] Son statut de fonctionnaire au service du département ne lui permet pas de s’exprimer sans l’autorisation de sa hiérarchie.

 

Réalisation et mixage : Vincent Guiot

 

Photo : Frédéric Klemczynski

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EPISODE

Les Petits Revenants : le making of

11’58
| Par | 01 février 2018

Émilie Denètre et Adèle Humbert racontent comment elles ont travaillé leur passionnante enquête

 

Les Petits Revenants, c’est une enquête de plusieurs mois mais c’est avant tout des histoires. Celle d’Ivan, à Nice, celle d’Abdelhakim dans la région lyonnaise, et celle de leurs enfants et petits enfants nés en France et emmenés en Syrie par leurs parents radicalisés en France et partis rejoindre Daech. 

 
Le point de départ de notre enquête : des questions, des interrogations. Comment des parents, des mères peuvent-ils faire ce choix de vie pour leurs enfants ? Que faire de Myriam, Noussayba, Nahël, Seylan et des 500 autres petits français s’ils reviennent un jour en France ? Des enfants arrachés à leur quotidien d’écoliers français, emmenés dans un pays en guerre, confrontés à la mort, exposés aux bombardements et à la propagande djihadiste, qui, s’ils reviennent vivants en France, seront séparés de leurs parents emprisonnés et sans doute placés en foyer d’accueil. 
 
Il nous a fallu plusieurs mois pour tenter de comprendre le choix du départ, les signes de la radicalisation progressive qui ont échappé aux familles, le choix d’un possible retour en France et ce qui attend les enfants à leur retour à l’heure où le gouvernement et les professionnels de l’éducation tentent eux-mêmes de préparer leur retour et d’anticiper leur éventuelle déradicalisation.
 
Ecoutez les épisodes de la série :
 
 

Enquête « Les Petits Revenants » : comment les professionnels de l’enfance accueillent-ils les mineurs de retour de Syrie ?

 

Avec la chute (territoriale) de l’organisation État islamique en Irak et en Syrie, la France doit faire face à la question du retour de ses ressortissants. Des hommes, des femmes, mais aussi de nombreux enfants (500 environ) dont la moitié a moins de 5 ans. Pour ces derniers, ce sont les éducateurs de l’Aide sociale à l’Enfance qui les prennent en charge à leur arrivée en France. Un accueil pas toujours simple à gérer avec des enfants déracinés et traumatisés et des éducateurs en manque de formation…

 

Ils ont entre 3 et 8 ans. Et le 18 décembre dernier, après deux années passées auprès des combattants de Daesh en zone irako-syrienne avec leurs parents, ils ont atterri à Roissy. Trois enfants de la guerre qui sont arrivés seuls en France, leur père ayant disparu lors de la reprise de Mossoul et leur mère étant restée en Irak avec son dernier-né pour y être jugée … À leur descente de l’avion, ces enfants ont donc été pris en charge par l’Aide sociale à l’Enfance de Seine-Saint-Denis (compétente à Roissy) et « placés en famille d’accueil » ont expliqué les avocats de la mère.

 

La peur, le poison des professionnels

 

Mais si l’accueil de ces enfants semble aujourd’hui plutôt bien « balisé » par le gouvernement – qui a publié une circulaire le 23 mars 2017-, dans les faits beaucoup de questions demeurent. Notamment chez les éducateurs et les familles d’accueil qui racontent leurs doutes et leur solitude face à ces enfants aux besoins particuliers.

À l’image de Delphine (le prénom a été modifié[1]) une éducatrice rencontrée dans les locaux du syndicat FSU de Bobigny au printemps dernier dans le cadre de notre enquête « Les Petits Revenants ». Delphine était alors en charge d’une fratrie de 4 enfants âgés de 9 à 17 ans, deux garçons et deux filles. Leurs parents étaient alors en prison et eux en foyer.

D’emblée cette professionnelle de l’enfance nous raconte l’absence de formation reçue autour de la question de l’endoctrinement idéologique de Daesh : « On est dans le brouillon, on n’a pas les outils pour travailler avec ces gamins. Par exemple, on n’a même pas eu une conférence sur le sujet ! Il  a fallu que je me penche personnellement sur le sujet en lisant le livre « Les Revenants » de David Thomson pour m’éclairer un peu… ». Au syndicat FSU, Khaled Benlafkih a lui aussi recueilli le témoignage d’une assistante familiale (sous contrat avec le département, elle accueille les enfants à son domicile) qui a découvert grâce au journal « Le Parisien » que les enfants qu’elle accueillait chez elle et qui lui avaient été « présentés comme des Syriens » étaient en fait des petits Français de retour de Syrie ! Leur oncle étant d’ailleurs un « haut-gradé » de l’organisation terroriste. « Abasourdie » par l’absence de communication de la part de sa hiérarchie, l’assistance familiale est « sortie traumatisée » de cette expérience, et ce bien que les enfants « n’aient pas posé de problèmes particuliers » selon ses dires. La peur et les fantasmes qui entourent Daesh sont un frein pour ces éducateurs et ces familles d’accueil (ils craignent notamment  des « représailles » de la part de l’organisation terroriste), ce qui les empêche parfois de mener leurs missions à bien.

 

Des enfants mutiques préparés au retour

 

Delphine a, elle, décidé de faire confiance à son « feeling » et à son « expérience » d’éducatrice pour gérer cette fratrie. «  Cela a été très dur pour eux, ils ont été forcés de dire au revoir à leurs parents menottés au pied de l’avion » détaille l’éducatrice qui estime que les parents ont néanmoins eu le temps de « préparer » leurs enfants à ce retour en leur demandant d’en dire le moins possible sur leur expérience syrienne. Une ligne de défense que la fratrie applique à la lettre : « Aujourd’hui, lorsque j’évoque avec eux la Syrie, ils changent de conversation. Ils ne veulent pas en parler » explique-t-elle.

Par ailleurs, Delphine décrit également les difficultés concrètes et logistiques rencontrées par son service pour assurer les visites à leurs parents emprisonnés en région parisienne. Un lien fragile mais que Delphine sait essentiel pour la « reconstruction » des enfants. « Lorsqu’ils ont revu leurs parents pour la première fois, les enfants ont été rassurés. Ils ont constaté qu’ils étaient amaigris mais qu’ils allaient bien. Ils ont aussi pu leur exprimer leur colère d’avoir été mis dans cette situation. La séparation demeure très douloureuse des deux côtés » lâche Delphine.

Au final, l’éducatrice se montre confiante pour « sa » fratrie. Après plusieurs mois déjà passés au foyer, où la mixité et la laïcité sont la règle, elle a vu leur comportement « au début rigoriste » s’assouplir. « Aujourd’hui, ils ont des copains, des copines, ils sont scolarisés et ont d’excellents résultats » se réjouit Delphine, qui espère ainsi être bientôt capable de nouer avec eux une relation de confiance lui permettant d’aborder la réalité de leur vie en Syrie, auprès de Daesh.

 

Emilie Denètre et Adèle Humbert

 

[1] Son statut de fonctionnaire au service du département ne lui permet pas de s’exprimer sans l’autorisation de sa hiérarchie.

 

Réalisation et mixage : Vincent Guiot

 

Photo : Frédéric Klemczynski

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