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20’44
| Par | 29 mai 2018

Suffoquer au pied du Mont Blanc

Des habitants de la vallée de l’Arve racontent leur quotidien surpollué : enfants confinés, problèmes respiratoires, indifférence des élus.

La vallée de l’Arve en Haute-Savoie, aux confins de la Suisse et de l’Italie est l’une des contrées les plus polluées de France. En lanceurs d’alerte, médecins et habitants bataillent au quotidien contre un air hivernal vicié devenu au fil du temps meurtrier.

 

Brouillard montagnard inoffensif ou nuage de pollution ? Pour des touristes venus skier dans la vallée de Chamonix, il est souvent difficile de faire la différence. Pour les 150 000 habitants de cette vallée, entre France, Suisse et Italie, la radiographie est plus rapide, tant ils sont habitués depuis des décennies à respirer un air de mauvaise qualité. En janvier 2017, l’extrême est du département de la Haute-Savoie a connu un épisode de pic de pollution de plus de 30 jours.

 

Cette vallée semi-rurale, semi-urbaine combine plusieurs sources de pollution. Avec le trafic routier tout d’abord : plus de 500 000 camions empruntent chaque année la route pour rallier l’Italie et le val d’Aoste via le tunnel du Mont-Blanc. A Passy, dans la plaine, l’usine SGL Carbon brûle quotidiennement des déchets. En hiver, les cheminées des particuliers sont encore utilisées pour le chauffage. Transports, industrie, chauffage… un cocktail explosif de contaminants pour une vallée resserrée : avec le froid et le soleil, les particules figées sont emprisonnées, sous cloche, comme dans une immense marmite.

 

D’après une étude de Santé publique France, l’exposition aux particules fines provoque la mort anticipée de 85 personnes par an dans cette vallée alpine. Un résultat d’enquête qui n’a pas surpris le corps médical haut-savoyard, à l’image de Frédéric Champly, un urgentiste des hôpitaux du Mont-Blanc qui sur France 2 dès 2015 parle déjà d’un « air mortel » :

 

« La santé publique n’intéresse pas les politiques à quelque niveau que ce soit. Agir sur la qualité de l’air, c’est taper sur l’industrie, sur le transport, sur les ménages… c’est aller à la confrontation. Nos élus n’ont plus les moyens d’entrer en confrontation. » Frédéric Champly, médecin urgentiste et lanceur d’alerte.

 

Lassé par l’inaction collective, le médecin se lance dans la course aux législatives en 2017 pour briguer la sixième circonscription de Haute-Savoie avec une envie de jouer au chamboule-tout. Il ne parvient pas à se qualifier pour le second tour mais réalise un score honorable avec plus de 13 % des suffrages. Le retour d’expérience politique est simple : certains responsables politiques en sont encore au stade du déni écologique.

 

« On replacarde dans les métros parisiens les pubs de Saint-Gervais… L’air est y irrespirable. Le slogan c’est l’air pur au pays du Mont-Blanc » Frédéric Champly, médecin urgentiste et lanceur d’alerte.

 

Non au « Mont-Noir »

 

A l’échelle citoyenne, la mobilisation s’organise. Un collectif d’habitants baptisé « Coll'Air Pur » a vu le jour. L’association a commandé une étude indépendante pour évaluer la qualité de l’air. Les conclusions sont préoccupantes : le laboratoire Analytika a mis en évidence la présence de métaux lourds dans l’atmosphère. Convaincu que l’union fait la force pour faire bouger les choses, le collectif a encouragé les citoyens à porter plainte contre X pour « mise en danger d’autrui ». En quelques semaines, sont 540 réclamations sont arrivées sur le bureau du procureur de la République de Bonneville ! Avec cette initiative, le collectif espère sauver le Mont-Blanc de sa transformation progressive en « Mont-Noir ».

 

En avril dernier, quatorze habitants de la vallée de l’Arve ont assigné l’État français devant le tribunal administratif de Grenoble pour « carences fautives ». Anne-Laure, 42 ans, est l’une des plaignantes. Tous les hivers, elle souffre d’une sinusite chronique. Elle est professeure des écoles : elle fait la classe à des maternelles. Face à la pollution hivernale, résignée, l’institutrice a pris la décision de ne pas autoriser les enfants à sortir dehors en récréation quand le pic s’installe. La mairie a collé des affiches pour encourager les parents d’ élèves à couper le moteur de leurs voitures quand ils sont devant l’établissement. « Ces affiches ont été arrachées » remarque, irritée, Anne-Laure.

 

« J’ai entendu ‘l’incinérateur était là avant toi, si tu n’es pas contente, tu dégages’. Je réclame le droit de respirer un air pur sur le sol où je paie mes impôts » Anne-Laure, qui assigne l’État devant la justice

 

Sécurité contre santé publique

 

En 2014, plus de 80 médecins de la vallée ont envoyé un courrier à la Présidence de la République. En tête, Cécile Buvry, une médecin généraliste de Passy, qui soigne ses patients des effets secondaires de l’exposition aux particules fines : asthme, faiblesse respiratoire... La docteure dénonce l’immobilisme de l’État face à un « scandale sanitaire » qui engendre inévitablement des dépenses de santé.

 

« Pour une raison de sécurité, on est capable de couper une route à la circulation. Pour une raison de santé publique, parce que l’on dit qu’il faut absolument diminuer l’exposition de la population aux particules… on nous dit, qu’on ne peut pas le faire. » Cécile Buvry, médecin généraliste à Passy.

 

Rester ? Partir ? Des familles installées entre Passy et Chamonix se posent réellement la question devant les conséquences médicales de l’exposition quotidienne à la pollution, notamment pour les enfants. Au début du siècle dernier, des sanatoriums étaient construits sur le plateau d’Assy, avec vue sur le Mont-Blanc pour soigner des patients tuberculeux. Un cadre idéal, à l’époque, pour se remettre sur pied : la montagne, le soleil… et un air pur.

 

Thibaut Mougin

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| Par | 29 mai 2018

Des habitants de la vallée de l’Arve racontent leur quotidien surpollué : enfants confinés, problèmes respiratoires, indifférence des élus.

La vallée de l’Arve en Haute-Savoie, aux confins de la Suisse et de l’Italie est l’une des contrées les plus polluées de France. En lanceurs d’alerte, médecins et habitants bataillent au quotidien contre un air hivernal vicié devenu au fil du temps meurtrier.

 

Brouillard montagnard inoffensif ou nuage de pollution ? Pour des touristes venus skier dans la vallée de Chamonix, il est souvent difficile de faire la différence. Pour les 150 000 habitants de cette vallée, entre France, Suisse et Italie, la radiographie est plus rapide, tant ils sont habitués depuis des décennies à respirer un air de mauvaise qualité. En janvier 2017, l’extrême est du département de la Haute-Savoie a connu un épisode de pic de pollution de plus de 30 jours.

 

Cette vallée semi-rurale, semi-urbaine combine plusieurs sources de pollution. Avec le trafic routier tout d’abord : plus de 500 000 camions empruntent chaque année la route pour rallier l’Italie et le val d’Aoste via le tunnel du Mont-Blanc. A Passy, dans la plaine, l’usine SGL Carbon brûle quotidiennement des déchets. En hiver, les cheminées des particuliers sont encore utilisées pour le chauffage. Transports, industrie, chauffage… un cocktail explosif de contaminants pour une vallée resserrée : avec le froid et le soleil, les particules figées sont emprisonnées, sous cloche, comme dans une immense marmite.

 

D’après une étude de Santé publique France, l’exposition aux particules fines provoque la mort anticipée de 85 personnes par an dans cette vallée alpine. Un résultat d’enquête qui n’a pas surpris le corps médical haut-savoyard, à l’image de Frédéric Champly, un urgentiste des hôpitaux du Mont-Blanc qui sur France 2 dès 2015 parle déjà d’un « air mortel » :

 

« La santé publique n’intéresse pas les politiques à quelque niveau que ce soit. Agir sur la qualité de l’air, c’est taper sur l’industrie, sur le transport, sur les ménages… c’est aller à la confrontation. Nos élus n’ont plus les moyens d’entrer en confrontation. » Frédéric Champly, médecin urgentiste et lanceur d’alerte.

 

Lassé par l’inaction collective, le médecin se lance dans la course aux législatives en 2017 pour briguer la sixième circonscription de Haute-Savoie avec une envie de jouer au chamboule-tout. Il ne parvient pas à se qualifier pour le second tour mais réalise un score honorable avec plus de 13 % des suffrages. Le retour d’expérience politique est simple : certains responsables politiques en sont encore au stade du déni écologique.

 

« On replacarde dans les métros parisiens les pubs de Saint-Gervais… L’air est y irrespirable. Le slogan c’est l’air pur au pays du Mont-Blanc » Frédéric Champly, médecin urgentiste et lanceur d’alerte.

 

Non au « Mont-Noir »

 

A l’échelle citoyenne, la mobilisation s’organise. Un collectif d’habitants baptisé « Coll'Air Pur » a vu le jour. L’association a commandé une étude indépendante pour évaluer la qualité de l’air. Les conclusions sont préoccupantes : le laboratoire Analytika a mis en évidence la présence de métaux lourds dans l’atmosphère. Convaincu que l’union fait la force pour faire bouger les choses, le collectif a encouragé les citoyens à porter plainte contre X pour « mise en danger d’autrui ». En quelques semaines, sont 540 réclamations sont arrivées sur le bureau du procureur de la République de Bonneville ! Avec cette initiative, le collectif espère sauver le Mont-Blanc de sa transformation progressive en « Mont-Noir ».

 

En avril dernier, quatorze habitants de la vallée de l’Arve ont assigné l’État français devant le tribunal administratif de Grenoble pour « carences fautives ». Anne-Laure, 42 ans, est l’une des plaignantes. Tous les hivers, elle souffre d’une sinusite chronique. Elle est professeure des écoles : elle fait la classe à des maternelles. Face à la pollution hivernale, résignée, l’institutrice a pris la décision de ne pas autoriser les enfants à sortir dehors en récréation quand le pic s’installe. La mairie a collé des affiches pour encourager les parents d’ élèves à couper le moteur de leurs voitures quand ils sont devant l’établissement. « Ces affiches ont été arrachées » remarque, irritée, Anne-Laure.

 

« J’ai entendu ‘l’incinérateur était là avant toi, si tu n’es pas contente, tu dégages’. Je réclame le droit de respirer un air pur sur le sol où je paie mes impôts » Anne-Laure, qui assigne l’État devant la justice

 

Sécurité contre santé publique

 

En 2014, plus de 80 médecins de la vallée ont envoyé un courrier à la Présidence de la République. En tête, Cécile Buvry, une médecin généraliste de Passy, qui soigne ses patients des effets secondaires de l’exposition aux particules fines : asthme, faiblesse respiratoire... La docteure dénonce l’immobilisme de l’État face à un « scandale sanitaire » qui engendre inévitablement des dépenses de santé.

 

« Pour une raison de sécurité, on est capable de couper une route à la circulation. Pour une raison de santé publique, parce que l’on dit qu’il faut absolument diminuer l’exposition de la population aux particules… on nous dit, qu’on ne peut pas le faire. » Cécile Buvry, médecin généraliste à Passy.

 

Rester ? Partir ? Des familles installées entre Passy et Chamonix se posent réellement la question devant les conséquences médicales de l’exposition quotidienne à la pollution, notamment pour les enfants. Au début du siècle dernier, des sanatoriums étaient construits sur le plateau d’Assy, avec vue sur le Mont-Blanc pour soigner des patients tuberculeux. Un cadre idéal, à l’époque, pour se remettre sur pied : la montagne, le soleil… et un air pur.

 

Thibaut Mougin

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