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| Par | 06 mai 2017

L’échec en politique

Présidentielles: tellement de perdants. L’entourage des candidats raconte le moment où ils ont entrevu la défaite

Ceux qui, un jour, ont perdu une présidentielle sont rares à le raconter. Ou seulement pour magnifier après-coup ce moment ou pour accuser tel ou tel adversaire d’avoir été à la manœuvre. Pour trancher avec ce discours « langue de bois » des (mauvais) perdants, BoxSons a interrogé leur entourage, ces hommes et ces femmes, dans l'ombre, qui y ont crû avec eux, qui ont compris avant eux, parfois, que c'était terminé. Comme l'entourage de Lionel Jospin, en 2002. Comment lui dire ? A-t-il décidé seul de mettre un terme à sa carrière politique dans la foulée ?

 

Avec deux obsessions : quand et comment une campagne bascule d'un côté ou d'un autre ? Qu'est-ce que vit le candidat malheureux lorsqu’il comprend que c’est « foutu » ?

 

Aux échecs, il existe un joli mot pour parler de la lucidité dans la défaite, c’est le « zugwang ». Emilie Denètre est donc partie à la recherche de ce « zugzwang », plongeant dans les coulisses des défaites présidentielles, entre confidences et analyses.

 

A découvrir les campagnes perdues de :

 

  • Nicolas Sarkozy, en 2012
  • Ségolène Royal, en 2007
  • Lionel Jospin, en 2002
  • Edouard Balladur, en 1995
  • Raymond Barre, en 1988
  • Valéry Giscard d’Estaing, en 198

 

Réalisation : Sonia Leyglène, mixage: Ricky Jonza

 

 

À quel moment une campagne présidentielle bascule-t-elle ? Comment réagit le candidat à l’annonce de son échec ? De Giscard d’Estaing à Sarkozy : une plongée historique (et politique) au cœur des campagnes présidentielles de la Vème république, racontée par les proches des candidats défaits. Sans langue de bois.

 

Le 3 mai dernier peu après 21 heures, Marine Le Pen, portée disait-on par « la dynamique de l’entre-deux-tours », va s’effondrer. En direct. Une belle défaite, devant près de 16 millions de téléspectateurs effarés par la vacuité de ses arguments et son agressivité. Les supporters de la « France apaisée » comprennent immédiatement ce qui se joue sous leurs yeux : ils ont perdu ! Un « suicide » politique que la fille de Jean-Marie Le Pen mettra tout de même près de 15 jours à reconnaître … Comme si pour ces « fauves », candidats à la fonction suprême bourrés d’ego, admettre l’erreur revenait à perdre une seconde fois.

 

La quête du « zugzwang »

 

Dans l’Histoire de la Vème République, Marine Le Pen n’est pas la première à « s’y être vue »… avant de boire la tasse électorale. On peut citer : Valery Giscard d’Estain en 1981, Raymond Barre en 1988, Edouard Balladur en 1995, Lionel Jospin en 2002, Ségolène Royal en 2007 ou encore Nicolas Sarkozy en 2012. Et pour chacun de ces candidats se pose cette même question : à quel moment leur campagne a-t-elle basculé ?

 

C’est donc dans cette quête « historico-analyco-politique », que je me suis lancée à la rentrée 2016 : la recherche du « zugzwang » (terme utilisé aux échec pour décrire l’instant de clairvoyance qui précède la défaite) dans nos dernières présidentielles. Sacré pari. Déjà parce que la défaite en politique est un tabou. Et puis parce que les politiques ont cette capacité à « revisiter » leur histoire avec un tel talent qu’ils vous feraient presque douter de leur échec. Pour éviter ces écueils, j’ai donc fait le choix de ne tendre mon micro qu’aux proches des candidats : qu’ils soient conseillers politiques, amis ou les deux. Une stratégie qui devait me permettre de décrocher plus facilement des rendez-vous (c’est toujours plus simple de parler de la défaite lorsque sa personne n’est pas concernée) mais également m’apporter des regards plus sincères sur ces moments cruels.

 

En cours de cicatrisation…

 

Dans l’ensemble, le pari est gagnant. Même si, aux réactions suscitées par mes sollicitations, on peut deviner à quel stade de cicatrisation en est aujourd’hui l’équipe perdante.

Si je suis accueillie par un souriant « En gros, vous voulez savoir comment j’ai su que l’on avait perdu ? » de Jacques Bille (responsable communication de Raymond Barre en 1988), je reçois en revanche des mails douloureux de l’entourage de Lionel Jospin comme Jean Glavany, ex-directeur de campagne du candidat en 2002 ou Marie-France Lavarini, ex-conseillère Presse du candidat. Mais la palme revient sans conteste à l’entourage de Nicolas Sarkozy, qui refusera systématiquement tout contact avec moi, et ce pendant des semaines. Comme le dit si bien Brel : « chez ces gens-là, on ne pleure pas, on ne pleure pas… »

 

Ségolène Royal, Édouard Balladur : un soulagement ?

 

Au téléphone, lors de la prise de rendez-vous, Claude Torrecilla, qui était dans l’équipe communication de la candidate Royal en 2007, me lance : « Oui, j’ai perdu avec Royal, mais j’ai gagné avec Hollande… pourtant c’est bien de la défaite dont je me souviens le plus ». Nous nous rencontrons dans un espace de coworking dans le centre de Paris un samedi matin et au micro tout s’enchaîne, fluide : « Le basculement ? C’est en Chine au début de l’année 2007 ». Et l’ex-conseiller com’ de décrire une séquence internationale gâchée par deux bourdes : « la bravitude et la justice chinoise » et des images de Ségolène Royal sur la muraille « en blanc, il y avait une légère brise, c’était trop joli, trop beau, c’était trop… c’était décrédibilisant ». De janvier à mai, il décrit alors « une longue descente… vers l’échec ».

Le 6 mai au soir, perdante mais rayonnante, Ségolène Royal revigore ses troupes depuis le toit de Solférino en chantant la Marseillaise. « Ce soir-là, je la sens soulagée, confie Claude Torrecilla, ce n’était pas facile pour elle, je crois qu’elle a pris sa revanche vis-à-vis de qui je ne sais pas, peut-être de François Hollande, peut-être d’elle-même… et je pose la question : avait-elle vraiment envie de gagner ? ».

 

En 1995, Pierre Méhaignerie était le Garde des Sceaux d’Edouard Balladur. « Quand on arrivait à Matignon, le bureau était rangé, c’était propre » m’explique-t-il autour d’un thé vert pris dans un café en face de l’Assemblé nationale. J’apprends donc au passage que parfois chez certains Premiers ministres c’est le bazar… Bref, le moment basculement ? « L’affaire Schuller-Maréchal » lâche-t-il dans un souffle. Une affaire politico-financière qui mêle le RPR, des marchés publics de la ville de Neuilly, des valises de billets…et des écoutes illégales, peut-être orchestrées par Matignon. C’est ici la probité du candidat Balladur qui est touchée au coeur, et comme François Fillon 22 ans plus tard, Balladur le paye cash dans les intentions de vote. On est alors fin février 1995 et c’est déjà plié. « Il y a eu aussi Canal + » poursuit l’ex-Garde des Sceaux, qui se souvient de son candidat plantant chaque soir des couteaux dans le dos de Chirac « le brave type » devant des millions de téléspectateurs médusés. Oui effectivement, ça fait mal.

La rupture des deux amis de 30 ans fait rire la France et c’est bien Jacques Chirac, le trahi, qui rafle la mise au soir du premier tour. Une fois encore, Pierre Méhaignerie me décrit un candidat « soulagé » par la défaite… Fairplay, Edouard Balladur appelle à voter Chirac dans la foulée « pourtant il en avait avalé des couleuvres ces derniers mois ». Une mauvaise humeur qui ressort dans la réplique agacée du Premier ministre à ses supporters indisciplinés alors qu’il s’apprête à faire sa déclaration : « Je vous demande de vous arrêter ».

 

Enfin, il y a la variante Raymond Barre. En 1988, tout le monde pensait que l’ancien professeur d’Economie, ex-Premier ministre de Giscard, gagnerait contre Mitterrand, le sortant. Il est porté par les sondages depuis des mois… mais fin janvier, raconte Jacques Bille son ancien chef de la communication, « patatras » Raymond Barre dévisse dans les sondages. « L’hiver s’est mal passé, analyse Jacques Bille, nous n’avions pas assez de soutiens politiques et puis il s’est engueulé avec les journalistes, bon il faut dire qu’il n’était pas facile non plus ». En effet, le chef de la com’ décrit un candidat qui ne « jurait que par ‘La marche du siècle’ et qui n’aimait pas faire tout ce qu’il y avait à faire pour être candidat ».

Nous y sommes, Raymond Barre lui, avait peut-être envie de gagner mais il n’avait pas envie d’être candidat ! Et Jacques Bille de poursuivre sur les relations particulières, parfois amoureuses, qui existaient entre journalistes et les hommes politiques. «  Raymond Barre, lui, s’en fichait… peut-être que cela n’a pas aidé » s’amuse-t-il. Une petite pique pour Jacques Chirac qui avait lui beaucoup de succès…à l’époque. Le soir du premier tour, aucune surprise donc dans le camp Barriste, cela fait près de 4 mois qu’ils ont compris que c’était mort.

 

Giscard et Jospin, des candidats trop sûrs d’eux ?

 

Roger Chinaud est un vieux monsieur très élégant avec des yeux bleus perçants. Il a longtemps accompagné Valéry Giscard d’Estaing. Il a connu la victoire (1974) mais également la défaite cuisante de 1981.

Roger Chinaud n’a aucun doute, cette campagne bascule à l’hiver 80 lorsque Jacques Chirac (encore lui… et ce n’est pas fini !) dîne avec François Mitterrand. L’ex-Premier ministre RPR et le socialiste pactisent pour faire tomber Giscard. « J’ai des éprouvettes d’écoute dans tout le territoire, se rappelle Roger Chinaud, et j’ai bien senti que le cœur du vieil appareil RPR voulait se venger de Giscard ». Sûr de lui, Valéry Giscard d’Estraing ne fait que peu de cas des rapports du soldat Chinaud : « il était pris par cette atmosphère de sondage, il croyait dur comme fer qu’il allait gagner ». La gestion hautaine de l’affaire des diamants – cadeau de l’empereur Bokassa au Président Français – empire les choses. Le 10 mai 1981, Giscard, abasourdi, est défait. « Au revoir » lance-t-il aux Français dans une chorégraphie « ratée » en laissant derrière lui une chaise vide dans un plan séquence qui n’en finit pas.

 

Lionel Jospin aussi était certain de gagner son duel contre Chirac en 2002. À la question que lui pose John-Paul Lepers, trois jours avant le premier tour, « Si vous n’êtes pas au second tour, pour qui appelez-vous à voter ? », il répond désinvolte en balançant sa cravate sur le côté « J’ai beaucoup d’imagination, mais là... »

En fait, pour Lionel Jospin, tout commence à l’été 2001. Après une mauvaise gestion de la révélation de son passé trotskiste, le Premier ministre se fait vertement tancé par le Président Chirac lors de ses vœux du 14 juillet. « La délinquance explose, les Français ont peur » lance Chirac avec une mine soucieuse. Touché-coulé. Le socialiste bataille toute la campagne contre ce soupçon de laxisme - « j’ai pêché par naïveté » - baissant inexorablement dans les sondages à chaque fait-divers relaté par la presse. « La tête éclatée de Papy Voise en boucle le samedi avant le premier tour » n’arrange rien, se remémore Pierre Schapira, chargé de l’organisation des meetings en 2002. Cet ami intime de Lionel Jospin a compris, lui, que cela flanchait, lorsqu’au cours d’un meeting à Lens « fief socialiste, fief jospiniste » il a remarqué des chaises vides. Nous sommes alors 15 jours avant le premier tour et depuis des semaines personne n’ose alerter Lionel Jospin sur la mauvaise campagne qu’il mène : ses discours trop technos, ses sorties trop cadrées… Le 21 avril, le socialiste est torpillé par Jean-Marie Le Pen et Jacques Chirac. Il ne l’apprend qu’en arrivant à son QG, où il écrit son fameux discours : « … en conséquence, j’ai décidé de me retirer de la vie politique… » Cris.

 

Sarkozy, l’inclassable perdant

 

La campagne de 2012 est en revanche une campagne sans basculement. Car, quel que soit le candidat opposé à lui, le président sortant, Nicolas Sarkozy, était toujours donné perdant. Ce qui paraît fou avec le recul, c’est qu’il y soit allé quand même. Malgré le rejet. Sébastien Huyghes appartenait à la « cellule-risposte » du candidat Sarkozy et lui-aussi, jusqu’au bout y a cru. Ce n’est qu’à l’issue du premier tour constatant que la dynamique était effectivement du côté de François Hollande que le doute l’assaille. « Nicolas Sarkozy l’avait aussi compris à ce moment-là » assure-t-il, d’ailleurs pour lui, c’est ce qui expliquerait son apathie lors du débat au moment de l’anaphore « Moi Président »… « Il avait tellement donné pendant 5 ans à l’Elysée et pendant la campagne, il avait compris que sa remontée ne serait pas suffisante pour l’emporter quelques jours plus tard… ceci explique peut-être cela » analyse Sébastien Huyghes.

Pas de surprise non plus donc dans le camp Sarkozy le 6 mai au soir, sauf celle peut-être, de voir leur champion, ragaillardi, faire des plans d’avenir et « consoler ses proches en pleurs, dans les coulisses ». Sans doute déjà prêt dans sa tête à livrer le prochain combat. Celui de 2017. On connaît la suite...

 

Pour aller plus loin, petites lectures :

« On n’est jamais mort en politique » de Clélie Mathias, chez Albin Michel

« Comment perdre une élection à coup sûr » de Patrice Carmouze, chez Robert Laffont

Offert
EPISODE

L’échec en politique

30’38
| Par | 06 mai 2017

Présidentielles: tellement de perdants. L’entourage des candidats raconte le moment où ils ont entrevu la défaite

Ceux qui, un jour, ont perdu une présidentielle sont rares à le raconter. Ou seulement pour magnifier après-coup ce moment ou pour accuser tel ou tel adversaire d’avoir été à la manœuvre. Pour trancher avec ce discours « langue de bois » des (mauvais) perdants, BoxSons a interrogé leur entourage, ces hommes et ces femmes, dans l'ombre, qui y ont crû avec eux, qui ont compris avant eux, parfois, que c'était terminé. Comme l'entourage de Lionel Jospin, en 2002. Comment lui dire ? A-t-il décidé seul de mettre un terme à sa carrière politique dans la foulée ?

 

Avec deux obsessions : quand et comment une campagne bascule d'un côté ou d'un autre ? Qu'est-ce que vit le candidat malheureux lorsqu’il comprend que c’est « foutu » ?

 

Aux échecs, il existe un joli mot pour parler de la lucidité dans la défaite, c’est le « zugwang ». Emilie Denètre est donc partie à la recherche de ce « zugzwang », plongeant dans les coulisses des défaites présidentielles, entre confidences et analyses.

 

A découvrir les campagnes perdues de :

 

  • Nicolas Sarkozy, en 2012
  • Ségolène Royal, en 2007
  • Lionel Jospin, en 2002
  • Edouard Balladur, en 1995
  • Raymond Barre, en 1988
  • Valéry Giscard d’Estaing, en 198

 

Réalisation : Sonia Leyglène, mixage: Ricky Jonza

 

 

À quel moment une campagne présidentielle bascule-t-elle ? Comment réagit le candidat à l’annonce de son échec ? De Giscard d’Estaing à Sarkozy : une plongée historique (et politique) au cœur des campagnes présidentielles de la Vème république, racontée par les proches des candidats défaits. Sans langue de bois.

 

Le 3 mai dernier peu après 21 heures, Marine Le Pen, portée disait-on par « la dynamique de l’entre-deux-tours », va s’effondrer. En direct. Une belle défaite, devant près de 16 millions de téléspectateurs effarés par la vacuité de ses arguments et son agressivité. Les supporters de la « France apaisée » comprennent immédiatement ce qui se joue sous leurs yeux : ils ont perdu ! Un « suicide » politique que la fille de Jean-Marie Le Pen mettra tout de même près de 15 jours à reconnaître … Comme si pour ces « fauves », candidats à la fonction suprême bourrés d’ego, admettre l’erreur revenait à perdre une seconde fois.

 

La quête du « zugzwang »

 

Dans l’Histoire de la Vème République, Marine Le Pen n’est pas la première à « s’y être vue »… avant de boire la tasse électorale. On peut citer : Valery Giscard d’Estain en 1981, Raymond Barre en 1988, Edouard Balladur en 1995, Lionel Jospin en 2002, Ségolène Royal en 2007 ou encore Nicolas Sarkozy en 2012. Et pour chacun de ces candidats se pose cette même question : à quel moment leur campagne a-t-elle basculé ?

 

C’est donc dans cette quête « historico-analyco-politique », que je me suis lancée à la rentrée 2016 : la recherche du « zugzwang » (terme utilisé aux échec pour décrire l’instant de clairvoyance qui précède la défaite) dans nos dernières présidentielles. Sacré pari. Déjà parce que la défaite en politique est un tabou. Et puis parce que les politiques ont cette capacité à « revisiter » leur histoire avec un tel talent qu’ils vous feraient presque douter de leur échec. Pour éviter ces écueils, j’ai donc fait le choix de ne tendre mon micro qu’aux proches des candidats : qu’ils soient conseillers politiques, amis ou les deux. Une stratégie qui devait me permettre de décrocher plus facilement des rendez-vous (c’est toujours plus simple de parler de la défaite lorsque sa personne n’est pas concernée) mais également m’apporter des regards plus sincères sur ces moments cruels.

 

En cours de cicatrisation…

 

Dans l’ensemble, le pari est gagnant. Même si, aux réactions suscitées par mes sollicitations, on peut deviner à quel stade de cicatrisation en est aujourd’hui l’équipe perdante.

Si je suis accueillie par un souriant « En gros, vous voulez savoir comment j’ai su que l’on avait perdu ? » de Jacques Bille (responsable communication de Raymond Barre en 1988), je reçois en revanche des mails douloureux de l’entourage de Lionel Jospin comme Jean Glavany, ex-directeur de campagne du candidat en 2002 ou Marie-France Lavarini, ex-conseillère Presse du candidat. Mais la palme revient sans conteste à l’entourage de Nicolas Sarkozy, qui refusera systématiquement tout contact avec moi, et ce pendant des semaines. Comme le dit si bien Brel : « chez ces gens-là, on ne pleure pas, on ne pleure pas… »

 

Ségolène Royal, Édouard Balladur : un soulagement ?

 

Au téléphone, lors de la prise de rendez-vous, Claude Torrecilla, qui était dans l’équipe communication de la candidate Royal en 2007, me lance : « Oui, j’ai perdu avec Royal, mais j’ai gagné avec Hollande… pourtant c’est bien de la défaite dont je me souviens le plus ». Nous nous rencontrons dans un espace de coworking dans le centre de Paris un samedi matin et au micro tout s’enchaîne, fluide : « Le basculement ? C’est en Chine au début de l’année 2007 ». Et l’ex-conseiller com’ de décrire une séquence internationale gâchée par deux bourdes : « la bravitude et la justice chinoise » et des images de Ségolène Royal sur la muraille « en blanc, il y avait une légère brise, c’était trop joli, trop beau, c’était trop… c’était décrédibilisant ». De janvier à mai, il décrit alors « une longue descente… vers l’échec ».

Le 6 mai au soir, perdante mais rayonnante, Ségolène Royal revigore ses troupes depuis le toit de Solférino en chantant la Marseillaise. « Ce soir-là, je la sens soulagée, confie Claude Torrecilla, ce n’était pas facile pour elle, je crois qu’elle a pris sa revanche vis-à-vis de qui je ne sais pas, peut-être de François Hollande, peut-être d’elle-même… et je pose la question : avait-elle vraiment envie de gagner ? ».

 

En 1995, Pierre Méhaignerie était le Garde des Sceaux d’Edouard Balladur. « Quand on arrivait à Matignon, le bureau était rangé, c’était propre » m’explique-t-il autour d’un thé vert pris dans un café en face de l’Assemblé nationale. J’apprends donc au passage que parfois chez certains Premiers ministres c’est le bazar… Bref, le moment basculement ? « L’affaire Schuller-Maréchal » lâche-t-il dans un souffle. Une affaire politico-financière qui mêle le RPR, des marchés publics de la ville de Neuilly, des valises de billets…et des écoutes illégales, peut-être orchestrées par Matignon. C’est ici la probité du candidat Balladur qui est touchée au coeur, et comme François Fillon 22 ans plus tard, Balladur le paye cash dans les intentions de vote. On est alors fin février 1995 et c’est déjà plié. « Il y a eu aussi Canal + » poursuit l’ex-Garde des Sceaux, qui se souvient de son candidat plantant chaque soir des couteaux dans le dos de Chirac « le brave type » devant des millions de téléspectateurs médusés. Oui effectivement, ça fait mal.

La rupture des deux amis de 30 ans fait rire la France et c’est bien Jacques Chirac, le trahi, qui rafle la mise au soir du premier tour. Une fois encore, Pierre Méhaignerie me décrit un candidat « soulagé » par la défaite… Fairplay, Edouard Balladur appelle à voter Chirac dans la foulée « pourtant il en avait avalé des couleuvres ces derniers mois ». Une mauvaise humeur qui ressort dans la réplique agacée du Premier ministre à ses supporters indisciplinés alors qu’il s’apprête à faire sa déclaration : « Je vous demande de vous arrêter ».

 

Enfin, il y a la variante Raymond Barre. En 1988, tout le monde pensait que l’ancien professeur d’Economie, ex-Premier ministre de Giscard, gagnerait contre Mitterrand, le sortant. Il est porté par les sondages depuis des mois… mais fin janvier, raconte Jacques Bille son ancien chef de la communication, « patatras » Raymond Barre dévisse dans les sondages. « L’hiver s’est mal passé, analyse Jacques Bille, nous n’avions pas assez de soutiens politiques et puis il s’est engueulé avec les journalistes, bon il faut dire qu’il n’était pas facile non plus ». En effet, le chef de la com’ décrit un candidat qui ne « jurait que par ‘La marche du siècle’ et qui n’aimait pas faire tout ce qu’il y avait à faire pour être candidat ».

Nous y sommes, Raymond Barre lui, avait peut-être envie de gagner mais il n’avait pas envie d’être candidat ! Et Jacques Bille de poursuivre sur les relations particulières, parfois amoureuses, qui existaient entre journalistes et les hommes politiques. «  Raymond Barre, lui, s’en fichait… peut-être que cela n’a pas aidé » s’amuse-t-il. Une petite pique pour Jacques Chirac qui avait lui beaucoup de succès…à l’époque. Le soir du premier tour, aucune surprise donc dans le camp Barriste, cela fait près de 4 mois qu’ils ont compris que c’était mort.

 

Giscard et Jospin, des candidats trop sûrs d’eux ?

 

Roger Chinaud est un vieux monsieur très élégant avec des yeux bleus perçants. Il a longtemps accompagné Valéry Giscard d’Estaing. Il a connu la victoire (1974) mais également la défaite cuisante de 1981.

Roger Chinaud n’a aucun doute, cette campagne bascule à l’hiver 80 lorsque Jacques Chirac (encore lui… et ce n’est pas fini !) dîne avec François Mitterrand. L’ex-Premier ministre RPR et le socialiste pactisent pour faire tomber Giscard. « J’ai des éprouvettes d’écoute dans tout le territoire, se rappelle Roger Chinaud, et j’ai bien senti que le cœur du vieil appareil RPR voulait se venger de Giscard ». Sûr de lui, Valéry Giscard d’Estraing ne fait que peu de cas des rapports du soldat Chinaud : « il était pris par cette atmosphère de sondage, il croyait dur comme fer qu’il allait gagner ». La gestion hautaine de l’affaire des diamants – cadeau de l’empereur Bokassa au Président Français – empire les choses. Le 10 mai 1981, Giscard, abasourdi, est défait. « Au revoir » lance-t-il aux Français dans une chorégraphie « ratée » en laissant derrière lui une chaise vide dans un plan séquence qui n’en finit pas.

 

Lionel Jospin aussi était certain de gagner son duel contre Chirac en 2002. À la question que lui pose John-Paul Lepers, trois jours avant le premier tour, « Si vous n’êtes pas au second tour, pour qui appelez-vous à voter ? », il répond désinvolte en balançant sa cravate sur le côté « J’ai beaucoup d’imagination, mais là... »

En fait, pour Lionel Jospin, tout commence à l’été 2001. Après une mauvaise gestion de la révélation de son passé trotskiste, le Premier ministre se fait vertement tancé par le Président Chirac lors de ses vœux du 14 juillet. « La délinquance explose, les Français ont peur » lance Chirac avec une mine soucieuse. Touché-coulé. Le socialiste bataille toute la campagne contre ce soupçon de laxisme - « j’ai pêché par naïveté » - baissant inexorablement dans les sondages à chaque fait-divers relaté par la presse. « La tête éclatée de Papy Voise en boucle le samedi avant le premier tour » n’arrange rien, se remémore Pierre Schapira, chargé de l’organisation des meetings en 2002. Cet ami intime de Lionel Jospin a compris, lui, que cela flanchait, lorsqu’au cours d’un meeting à Lens « fief socialiste, fief jospiniste » il a remarqué des chaises vides. Nous sommes alors 15 jours avant le premier tour et depuis des semaines personne n’ose alerter Lionel Jospin sur la mauvaise campagne qu’il mène : ses discours trop technos, ses sorties trop cadrées… Le 21 avril, le socialiste est torpillé par Jean-Marie Le Pen et Jacques Chirac. Il ne l’apprend qu’en arrivant à son QG, où il écrit son fameux discours : « … en conséquence, j’ai décidé de me retirer de la vie politique… » Cris.

 

Sarkozy, l’inclassable perdant

 

La campagne de 2012 est en revanche une campagne sans basculement. Car, quel que soit le candidat opposé à lui, le président sortant, Nicolas Sarkozy, était toujours donné perdant. Ce qui paraît fou avec le recul, c’est qu’il y soit allé quand même. Malgré le rejet. Sébastien Huyghes appartenait à la « cellule-risposte » du candidat Sarkozy et lui-aussi, jusqu’au bout y a cru. Ce n’est qu’à l’issue du premier tour constatant que la dynamique était effectivement du côté de François Hollande que le doute l’assaille. « Nicolas Sarkozy l’avait aussi compris à ce moment-là » assure-t-il, d’ailleurs pour lui, c’est ce qui expliquerait son apathie lors du débat au moment de l’anaphore « Moi Président »… « Il avait tellement donné pendant 5 ans à l’Elysée et pendant la campagne, il avait compris que sa remontée ne serait pas suffisante pour l’emporter quelques jours plus tard… ceci explique peut-être cela » analyse Sébastien Huyghes.

Pas de surprise non plus donc dans le camp Sarkozy le 6 mai au soir, sauf celle peut-être, de voir leur champion, ragaillardi, faire des plans d’avenir et « consoler ses proches en pleurs, dans les coulisses ». Sans doute déjà prêt dans sa tête à livrer le prochain combat. Celui de 2017. On connaît la suite...

 

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